À l’heure du coronavirus, la Méditerranée est le théâtre d'une « tragédie »


Source photo : Hermine Poschmann, Creative CommonsAttribution , CC-BY-SA



Depuis le début de la crise sanitaire liée au coronavirus, la Méditerranée est devenue le théâtre d’une tragédie.


Beaucoup de migrants se retrouvent en effet aujourd’hui dans des situations de détresse et bloqués en mer en raison de la suspension des opérations de sauvetage des navires humanitaires et de la fermeture des ports en Italie et à Malte.


Nous allons revenir sur les principaux évènements qui ont mené à cette situation.

En mars, l'Europe est devenue l'épicentre mondial de la pandémie du Covid-19.


Face à la progression rapide du virus, des mesures ont été adoptées au sein de l’Europe afin de stopper la propagation de la pandémie. Certaines de ces mesures ont eu un impact dramatique pour les migrants. C’est par exemple le cas de la fermeture des ports en Italie et à Malte.


En effet, début avril, l’Italie et Malte ont annoncé la fermeture de leurs ports en raison de la crise sanitaire. Les gouvernements maltais et italiens ont alors expliqué que cette situation ne leur permettrait plus de garantir la sécurité des migrants qui pourraient accoster en Italie et à Malte.


Cette fermeture des ports a donc entraîné la suspension des opérations de sauvetage auprès des migrants en Méditerranée centrale.


À la suite de cette annonce, seuls deux navires humanitaires, l'Alan Kurdi de l'ONG allemande Sea-Eye et Aita Mari, affrété par une ONG basque, ont continué leurs opérations afin de venir en aide aux migrants en détresse.


Cependant, depuis le début du mois de mai, toute opération de sauvetage a cessé. L'Alan Kurdi et Aita Mari ont en effet été immobilisés par les garde-côtes italiens pour des problèmes «techniques».


L’ONG Sea-Eye, qui affrète l'Alan Kurdi, a alors fait part de son incompréhension vis-à-vis de ces nouvelles saisies en twittant : «La raison (de l'immobilisation du navire) serait des défauts techniques, alors que le bateau a été complètement révisé au printemps». L'ONG allemande a précisé «L'Italie empêche à nouveau le déploiement des secouristes civils en Méditerranée».


Avant d'être saisis, l'Alan Kurdi et l'Aita Mari, qui avaient secouru quelque 180 migrants, ont dû attendre plusieurs jours en pleine mer avant qu'une décision soit prise sur le sort des migrants à bord. Ces derniers ont finalement été placé en quarantaine sur le ferry italien Rubattino avant de débarquer au port de Palerme en Sicile.


Ainsi, face à la fermeture des ports et l’immobilisation des navires humanitaires, de nombreux migrants se sont retrouvés bloqués en pleine mer. C’est par exemple le cas de 78 migrants qui ont été secourus par un navire marchand le 3 mai du côté des eaux maltaises et qui sont restés à bord de ce dernier dans l’attente d’un port sûr.


Un autre bateau, l’Europa II, qui appartient à la compagnie de croisière Captain Morgan est lui aussi venu secourir 57 migrants bloqués en pleine mer. Cette opération de sauvetage a été pilotée par les autorités maltaises, qui aujourd’hui refusent de les laisser débarquer sur l’île et réclament un accord de répartition au sein de l’Union Européenne.

Un second navire, le Bahari, appartenant lui aussi à la compagnie Captain Morgan a également porté assistance à des migrants qui se trouvent actuellement à 13 milles marins au large de Malte.


Le premier ministre Robert Abela a alors déclaré que Malte respecte les obligations internationales de coordonner les sauvetages et a ajouté que les navires coûtent chacun environ 3000€ par jour.


Ces navires se trouvent donc depuis maintenant trois semaines en dehors des eaux maltaises avec à bord des migrants en situation de détresse.


Sur Twitter, Alarm Phone, une ONG engagée dans le sauvetage en mer, a en effet informé que des migrants détenus à bord de l’un des deux navires auraient entamé une grève de la faim et que certains d’entre eux auraient tenté de se suicider.


En payant une entreprise privée pour garder les migrants à bord, le gouvernement maltais enfreint donc les droits de l’Homme.


Dans un communiqué, ce jeudi 21 mai, le Haut-Commissariat de l'ONU aux réfugiés (HCR) et l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) ont appelé « Malte et les autres États européens à intensifier leurs efforts pour permettre à quelque 160 réfugiés et migrants secourus, actuellement en mer à bord de deux navires (du croisiériste) Captain Morgan, d’être mis en sécurité sur la terre ferme ».


L'organisation de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW) a quant à elle demandé au gouvernement maltais d'autoriser «les 160 migrants bloqués en Méditerranée à débarquer sur l'île, en appelant une nouvelle fois à la "solidarité de l'Europe».

Judith Sunderland, directrice adjointe par intérim pour l'Europe et l'Asie centrale de HRW, a quant à elle déclaré qu’«il est incroyable que le gouvernement maltais garde ces personnes prisonnières pendant des semaines, sur des bateaux de tourisme et dans des conditions misérables, afin de faire pression pour que d'autres pays de l'UE les récupèrent ».


La situation en mer est donc devenue préoccupante pour les migrants car malgré l’interruption des sauvetages en mer Méditerranée et la fermeture des ports italiens et maltais, les départs de migrants vers l’Europe continuent.


Selon Vincent Cochetel, l’envoyé spécial pour la Méditerranée centrale du HCR (Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés), les départs depuis les côtes libyennes ont augmenté de plus de 290% par rapport à la même période l'an dernier, soit 6629 tentatives entre janvier et fin avril. Il note également une augmentation de 150% des départs de la Tunisie et une augmentation des départs de l’Afrique de l’Ouest vers les îles Canaries.


Parmi les 6629 personnes ayant quitté la Lybie, 48% ont été intercepté ou sauvé par les gardes côtes libyens.


En Libye, la crise sanitaire du Covid-19 frappe durement les migrants. En effet, 75% d’entre eux ont perdu leur emploi et leurs moyens de subsistance en raison de la fermeture d’entreprises.


Il y aurait en Libye plus de 650 000 migrants, dans un pays toujours en guerre. Par ailleurs, l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) dénombre près de 1 500 migrants détenus dans des camps libyens dans des conditions inhumaines.


De plus, les migrants doivent faire face à la guerre civile libyenne. Le 9 avril dernier, Tripoli a annoncé la fermeture de son port en raison de l’intensification des conflits dans le pays. En effet, depuis plus d’un an, le Gouvernement d’Union Nationale (GNA), reconnu par l’ONU, et les forces du maréchal Haftar s’affrontent pour le contrôle de Tripoli et ces dernières semaines, les bombardements sur la capitale libyenne et ses environs se sont intensifiés.

Ces bombardements posent donc problème car ils empêchent le débarquement de migrants interceptés en mer.


Face à cette situation, le ministre des Affaires étrangères maltais, Evarist Bartolo, a lancé le mardi 14 avril une demande d’aide humanitaire européenne d’un montant de 100 millions d’euros pour la Libye.

Selon le ministre, « tous les ingrédients sont réunis pour une catastrophe humanitaire ».

Soulignant que Malte était prête à jouer son rôle, notamment en aidant à la logistique, il a alors demandé un programme d’aide humanitaire pour fournir de la nourriture, des médicaments et du matériel médical à la Libye. Cette aide pourrait améliorer les conditions de vie dans les camps et encourager les migrants libyens et les personnes déplacées à rester plutôt que « risquer leur vie en Méditerranée »


Cependant, l’ONU tire la sonnette d’alarme et s’inquiète du refus de certains États européens de porter assistance aux migrants qui tenteraient de traverser la Méditerranée.


L’OIM s’est également alarmée face à cette situation en rappelant que la Méditerranée centrale «reste la route migratoire maritime la plus dangereuse au monde et, dans le contexte actuel, les risques que des naufrages invisibles aient lieu à l'abri des regards de la communauté internationale ont grandi ».


Quant à Vincent Cochetel, qui estime à 179 le nombre de morts dans la zone depuis janvier, ce dernier a averti « S’il n'y a pas de secours en mer et que les pays traînent des pieds pour secourir et débarquer les personnes, on va se retrouver avec des situations humanitaires assez graves ».


Certains pays ont alors réagi. En effet, dans un courrier conjoint envoyé à la Commission européenne, les ministres de l'Intérieur français, italienne, espagnol et allemand réclament l'établissement d'un « mécanisme de solidarité » pour la « recherche et le secours » en mer, expliquant notamment qu’«actuellement, une poignée d'États membres portent un fardeau excessif, ce qui démontre un manque de solidarité et risque de faire dysfonctionner l'ensemble du système ».


Il devient donc aujourd’hui nécessaire de réaliser des sauvetages en mer et de permettre aux migrants de débarquer dans des ports sûrs. C’est ce qu’a rappelé la Commissaire aux Droits de l’Homme, Dunja Mijatovi, dans une déclaration du 16 avril 2020 : «Malgré les défis sans précédents que le COVID-19 pose aux pays européens, il faut absolument continuer les sauvetages en mer et permettre aux survivants de débarquer dans un port sûr».

Cette dernière a ensuite appelé tous les États membres du Conseil de l'Europe « à apporter un soutien et une assistance effectifs pour trouver rapidement des solutions (qui peuvent être temporaires, au besoin) et à veiller à ce que les États côtiers ne soient pas abandonnés face à cette situation ».


Comme la commissaire aux Droits de l’Homme l’a rappelé «Cette période difficile nous rappelle durement la valeur de la vie humaine et la nécessité de protéger le droit à la vie, y compris celui des naufragés qui, dérivant en mer, sont ignorés du grand public».




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